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Interview Delphine Sabattier : journalisme et intelligence artificielle

Simon
07 Feb 2018

Nous avons récemment eu la chance d’interviewer Delphine Sabattier, ancienne directrice éditoriale de 01 net et spécialiste high-tech.

Dans cette interview elle nous explique comment:

  • Elle est parvenue à faire décoller sa carrière de journaliste
  • L’IA bouleversera les RP et les médias d’ici les prochaines années
  • Nouer des relations privilégiées avec les journalistes quand on est RP

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1) Peux tu te présenter ?

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Je suis journaliste dans le secteur des nouvelles technologies depuis une vingtaine d’années. J’ai une formation double qui est à la fois journalistique et scientifique. Ce sont mes 2 centres d’intérêt.

Ma carrière a vraiment commencé à décoller quand je suis rentrée à Science & Vie Micro. Ce média était très exigeant sur tous les aspects technologiques. Mon travail demandait une rigueur à la fois journalistique et scientifique. On s’intéressait beaucoup aux sujets donnant des pistes sur le futur des techniques, de nos vies numériques. Cela m’a permis de travailler sur des questions de Recherche & Développement. Je me suis passionnée pour les technologies et pour la façon dont elles vont changer notre vie demain et notre relation aux autres. J’ai donc toujours eu cette double casquette : journalisme / technologie.

Souvent dans les medias high-tech, les journalistes ont un profil très technique voire d’ingénieur à l’origine. Ils rentrent dans ce métier par leur intérêt pour l’objet technique et deviennent des journalistes spécialisés. A l’inverse, j’ai découvert ce secteur par mon métier de journaliste et j’ai développé une grande curiosité pour l’innovation et les technologies qui inventent le monde de demain.

Je suis arrivée au tout début de l’explosion d’internet auprès du grand public. J’ai véritablement été une observatrice privilégiée de la transformation du monde avec internet. Je me souviens d’un article que l’on avait publié dans SVM où l’on avait mis en avant la photo d’un couple français qui était parmi les premiers à avoir eu l’ADSL. On avait titré en Une :

“Ils ont un truc de plus que vous… ”

C’était le début de l’internet à haut débit pour tous.

Je me suis beaucoup intéressée à ce que ça change d’avoir internet à la maison. Et aujourd’hui on voit bien l’impact que ça a eu sur la société.

Je suis aussi la première journaliste au monde à avoir vu et dévoilé… la Freebox !

Chaque année, je faisais le tour des fournisseurs d’accès à internet. Je regardais à chaque fois ce que chacun d’entres eux préparaient pour la rentrée. Je cherchais la nouveauté qui créerait l’étincelle.

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Un jour j’ai débarqué chez Free. A l’époque c’était un petit opérateur qui ne comptait pas beaucoup puisqu’ils s’étaient retirés du haut débit. Les conditions que France Télécom leur imposait n’étaient pas assez intéressantes selon eux, mais j’y suis quand même allée. J’ai alors rencontré Michaël Boukobza, qui pilotait la stratégie avec Xavier Niel – à l’époque, Xavier Niel n’était pas friand des médias. On est en 2002 et il me dit :

J’apprécie beaucoup que vous soyez venu jusqu’à nous, j’ai quelque chose à vous montrer.

Puis il part et me laisse dans une salle pendant un bon quart d’heure. Il revient avec une pile de cartons qui contenaient des boîtiers et puis il me lâche :

Vous voyez ça c’est une Freebox

C’est comme ça que j’ai découvert la première Freebox avant le grand public. J’ai tenu le secret pendant 1 mois pour garder l’exclusivité pour le magazine. Ca a été un score de vente exceptionnel.

Ça m’a ouvert toutes les portes dans les télécoms, je suis devenue une interlocutrice incontournable et de confiance. J’ai publié en exclusivité pratiquement toutes les offres et services canons qui ont révolutionné l’accès à Internet pour le grand public.

Ensuite comme tous les journalistes passionnés qui travaillent beaucoup, j’ai grimpé dans la hiérarchie. J’ai commencé à gérer des journalistes, à lancer des collections de magazines. Et puis est arrivée Hadopi.

A ce moment là j’ai remarqué que quelque chose n’allait pas. La loi dont on nous parlait et qui visait à protéger le droit d’auteur était selon moi un non-sens, une loi anti-internet rétrograde.

J’ai alors créé une pétition et obtenu la signature de nombreuses personnalités du secteur du journalisme et du cinéma. J’ai monté un site internet pour faire vivre le débat. On a eu 50 000 signataires. C’était énorme à l’époque ! J’ai aussi organisé un débat avec Nathalie Kosciusko Morizet et le monde de la musique. Et je me suis retrouvée pour la première fois derrière un pupitre à organiser un débat. Ca m’a fait beaucoup progresser. Je suis devenue visible auprès des médias généralistes.

Peu après, NextRadioTV décida de nous racheter. Je me retrouve alors dans le groupe BFMTV et RMC. On m’a confié la fusion des 2 magazines leaders dans la presse high-tech. Cela m’a permis de me spécialiser dans une nouvelle forme d’expertise à savoir le management, la gestion d’un journal et le travail des équipes en synergie.

J’ai eu une expérience très riche chez NextradioTV, du papier au web en passant par la radio et la TV.

J’ai lancé le site internet de BFM Business, qui se cherchait une stratégie numérique. C’était en 2012, en pleine présidentielle. J’ai recruté toute une équipe de journalistes web, on a posé les jalons d’un vrai site économique. Cette expérience m’a également fait entrer dans le domaine des start-up, de la transformation digitale des entreprises…

Je suis devenue chroniqueuse régulière et intervenante sur toutes les questions Tech en radio et TV pour BFM et RMC.

Dans les technologies, mes derniers faits d’armes sont le lancement du magazine 01net – la marque 01net n’existait alors que sur le web – puis, la direction du portail 01net.com pour en faire un vrai site d’info high-tech, et plus uniquement un site de service ce qu’il était principalement.

(note : Au moment de l’interview Delphine était encore à la direction éditoriale de 01net. Elle m’a expliqué qu’elle était en transition et qu’elle quitterait 01net pour commencer son propre projet à partir de février 2018)

2) Tu es spécialiste high-tech, selon toi quelle technologie changera la société en profondeur d’ici les 10 prochaines années ?

Pour moi, et pour beaucoup de monde je pense, c’est l’intelligence artificielle. Plus précisément, c’est le pouvoir de la data. Et tout l’enjeu c’est de réfléchir à la façon dont on va être capable de créer des contre pouvoirs – comment garder le contrôle vis-à-vis des GAFAM aussi.

Jusqu’à aujourd’hui on a fourni nos informations personnelles pour pouvoir utiliser des applications gratuites et ça ne nous dérangeait pas ou peu. Demain, ça ira encore plus loin, plus d’informations seront collectées notamment avec les objets connectés.

Donc si je devais synthétiser, je dirais l’intelligence artificielle et le big data.

3) Est-ce que tu as récemment vu des applications d’IA aboutie ?

Pour le moment personne n’a encore vu d’application d’intelligence artificielle vraiment poussée. C’est encore un concept, une idée. Il y a un champ d’application assez vertigineux mais la technologie reste opaque. 

Je pense qu’on est vraiment au début d’une histoire. Sur mes 20 ans d’expertise en nouvelle technologie c’est la première fois que je remarque qu’un sujet technique est discuté avant même qu’il ne soit introduit dans la société. C’est important parce que ça veut dire qu’en se posant les bonnes questions, on pourra alors peut être éviter quelques écueils.

4) Tu as récemment participé à un débat organisé par Press Club France sur le métier de journaliste et son évolution: comment vois-tu le métier de journaliste évoluer dans les prochaines années ?

En effet j’ai participé à un débat il y a 2 semaines sur notre métier de journaliste et j’ai notamment parlé de l’intelligence artificielle dans le milieu du journalisme. Je pense que ce sera un assistant phénoménale et une aide indispensable. Il va falloir qu’on travaille avec elle et avec des programmeurs main dans la main. Aujourd’hui nous ne sommes pas capables d’exploiter la quantité d’informations qui circule. On va avoir besoin de ces nouveaux outils.

Ca nous aidera à faire de la veille. Typiquement aujourd’hui je fais de la veille principalement via des sources que je connais. Demain l’IA va pouvoir élargir mon champ et me faire découvrir de nouvelles sources d’informations que je ne connaissais pas et qui resteront malgré tout pertinentes. Cette intelligence saura exactement quel est mon travail et quels sont mes sujets parce que je serai en communication avec elle via ce que je produis. Elle saura donc aller chercher plus loin les informations. Et puis surtout elle sera capable de me faire gagner énormément de temps.

A l’époque on allait voir les documentalistes. On avait des humains qui allaient chercher dans des revues de presse pour essayer d’aller plus loin et de chercher des informations. Ils faisaient un travail exceptionnel. Combien de journalistes web ont encore des documentalistes à leur disposition ? Je n’en connais pas.

L’IA pourrait faire le même travail de recherche et de synthétisation. 

Aujourd’hui, un journaliste avec qui j’ai collaboré est devenu éleveurs de robots. Je pense que demain les journalistes devront avoir des notions de programmation. Si on ne peut créer pas nous même des algorithmes, il faudra au moins que l’on sache parler à ceux qui codent.

5) Quels sont les principaux challenges lorsque l’on gère une équipe de plusieurs journalistes ?

Le gros défi sur le web, c’est de donner les moyens aux journalistes de bien faire leur travail, d’enrichir leur carnet d’adresses, de continuer à explorer les sujets tout en étant efficace pour produire du contenu quotidien. C’est ça qui est complexe aujourd’hui, c’est que l’on doit produire beaucoup, vite, mais aussi garder l’exigence du plus long format. C’est compliqué parce que cela requiert une excellente gestion du temps.

Il faut malgré tout que les journalistes prennent le temps d’aller chercher l’information, de sortir, de faire des conférences, d’organiser des rendez-vous et de déjeuner avec des contacts. C’est difficile surtout pour les jeunes parce qu’ils n’ont pas ce réflexe. Les scoops ne se trouvent pas sur internet. S’ils sont sur internet c’est qu’il est déjà trop tard.

6) Qu’est-ce que tu aimerais voir les RP faire plus souvent ?

Organiser des évènements et créer des occasions de rencontre avec les journalistes ! Il faut faire sortir les journalistes et créer du relationnel avec eux. C’est ce qui reste le plus efficace. Pourquoi pas utiliser les réseaux sociaux au début mais avec dans l’intention d’organiser une rencontre. Même un rendez vous téléphonique, c’est déjà mieux que des emails.

Ce qui est important aussi c’est que les RP soient à l’écoute des journalistes. Ils ont parfois tendance à vouloir caser leur infos, peu importe si ça intéresse le journaliste. Cela vaut le coup d’avoir une approche différente et de chercher à savoir ce que les journalistes veulent. Pour ça il faut de l’agilité… et du temps, j’en suis bien consciente. Il faut écouter le journaliste parce qu’en fonction de ce qu’il vous dit, vous pouvez trouver des façons de l’aider et de nouer des relations qui seront efficaces pour vous et pour lui.

Il ne faut pas que les RP restent braqués uniquement sur leur(s) produit(s) du moment.

7) Comment collabores-tu avec les RP au quotidien ?

J’ai un reseau en qui j’ai confiance. Je sais qu’ils vont répondre à ma demande et à mes problématiques. Je les vois aussi lors de conférences. En revanche je regarde très peu les communiqués envoyés par mail. Je le fais très rarement à l’exception des sujets du type : rendez-vous, conférence, possibilité d’interview, invitation, événement… dans ce cas je m’arrête et je jette un oeil plus attentif !